Le sujet tracasse depuis des dizaines d'années. Il était juste de vouloir le réduire lorsque le repos dominical n'existait pas encore et que sa durée hebdomadaire était de soixante-quinze heures. Mais aujourd'hui, est-ce encore une revendication justifiée ?
Strasbourg, le 21 octobre 2013
Cher père,
J’ai bien reçu ta lettre manuscrite et l’extrait du journal qui l’accompagnait pour illustrer tes propos sur la durée du temps de travail hebdomadaire.
Permets-moi d’abord de te remercier d’avoir pris le temps de m’écrire sur un thème qui, visiblement, t’est très cher. Je me souviens encore de nos discussions passionnées, voire houleuses sur le sujet.
De cette démarche je déduis que tu restes fidèle à la notion d’équité entre les humains et que cette valeur passe pour toi par une juste répartition du temps de travail. Je pense que nous partageons tout à fait cette aspiration vers une justice sociale : je ne m’explique pas autrement le fait d’avoir consacré la totalité de ma vie professionnelle au service des autres, en particulier pendant 26 ans au sein de l’assurance maladie.
Cependant, pour être tout à fait franc, et sans doute parce que j’ai été une sorte d’artisan manuel entre 1981-82 (l’année de ma thèse en chirurgie-dentaire) et fin 2007, je ressens cette volonté de réduire la durée de la semaine de travail comme une proposition tout à fait contre-intuitive. Peut-être le bricoleur que tu es comprendra-t-il.
En effet, bien que je connaisse comme toi l’élévation considérable des rendements des machines au cours du siècle passé, je sais aussi que, pendant le même temps, les humains n’ont pas chômé sous les couettes et je constate également à la lecture de quelques statistiques l’augmentation impressionnante de population mondiale (de 1 milliard d’individus début 1900 à environ 7 milliards aujourd’hui). Lequel des deux a-t-il provoqué l’autre ? Le besoin (plus d’habitants sur terre) a-t-il suscité l’imagination et le développement technique ? Ou le développement des techniques a-t-il libéré la libido ?
Par ailleurs, le besoin individuel de confort allant crescendo, le seuil minimum de bien-être matériel en 2013 est fort probablement bien plus élevé que celui de 1900. Si, à cette époque, un salaire quotidien, un toit, un habit et la santé représentaient sans aucun doute les justes aspirations sociales minimales du travailleur… tel n’est plus le cas aujourd’hui. Chacun, en plus du paquet de base cité précédemment, veut sa couverture sociale tous azimuts (maladie, chômage, vieillesse…), sa machine à laver le linge, la vaisselle, sa voiture, sa radio, sa télé, son téléphone fixe et un autre mobile, son ordinateur, etc…
Ainsi, je te crois volontiers concernant l’augmentation des rendements industriels (c’était ton monde), mais je conserve un doute sur leur aptitude à couvrir les besoins ressentis comme minimum par un nombre croissant d’individus. Et puis il n’y a pas que l’industrie et la production de masse qui compte dans l’activité humaine moderne. Les services apportent une plus-value incontournable et contribuent justement à ce bien-être social amélioré. Le bon sens populaire dont je crois être affublé aurait donc tendance à me faire croire qu’il va falloir travailler encore plus pour couvrir tous ces honorables désirs.
Le fait que l’article parle de semaines écourtées, même dans des pays qu’on pense industrialisés et riches comme les Etats-Unis ni ne m’impressionne, ni ne me rassure. J’en veux pour argument le fait incontournable que le nombre des heures travaillées ne signe pas l’accession à la richesse des peuples auxquels ces statistiques s’appliquent.
En clair, nous ne travaillons pas moins parce que nous aurions collectivement atteint le seuil de richesse couvrant les besoins minimums de 2013 évoqués ci-avant. Nous travaillons moins parce que ceux qui possèdent le capital d’investissement le place dans les pays où les gens sont prêts à travailler plus… pour moins cher … tout simplement parce que ce sont les éternelles lois du capitalisme et parce que tous ces gens n’ont pas encore atteint le minimum social 2013, que ce soit individuellement ou, a fortiori, collectivement.
Malheureusement, le mouvement de balancier des motivations collectives a quitté une partie de l’Europe, un peu moins les Etats-Unis, pour atterrir en Asie, dans certains pays d’Afrique et en Amérique du Sud. Le résultat risque d’être contre-productif et même désastreux pour nous si nous ne nous ressaisissons pas collectivement.
Pendant qu’une bonne partie de la population de l’ancien continent (mais pas toute la population) semble ne plus manquer de rien (je pense que toi et moi appartenons déjà à cette catégorie) et ne voit donc plus l’intérêt d’aller « se faire … » chaque matin, le reste de celle-ci ne voit pas du tout pourquoi elle ne profiterait pas de l’occasion historique fournie par la lassitude des premiers.
C’est la raison pour laquelle l’argumentation relayée dans l’article, à mon sens, ne tient pas. Demande au chauffeur roumain, polonais ou tchèque, appointé à 400 euros par mois s’il a envie de lever le pied. Tu connais aussi bien la réponse que moi.
Je regrette comme toi qu’il soit possible de payer des gens à ce tarif-là mais… mais c’est une sorte de réalité historique. Chaque pays a ses tarifs et sa valorisation des différents métiers. Par exemple, en Union Soviétique comme au Vietnam communiste, un médecin ne valait guère plus que 100 euros le mois. Tout est relatif, n’est-ce pas, et la vie ne vaut pas chère. Ceci peut, peut-être, justifier le travail au noir et les commissions occultes, surtout lorsque la mort rode. Un de nos amis qui a travaillé au début des années 2000 au Vietnam était régulièrement obligé de « graisser » la pâte aux policiers qu’il rencontrait sur le chemin vers son domicile.
Cent euros par mois c’était encore le salaire mensuel moyen du Vietnamien en 2001. Je n’ai pas manqué de remarquer à cette occasion ces jeunes hommes filant à moto de mer (quelle richesse !) dans la baie d’Hailong, accostant à notre rencontre, parlant un mauvais anglais et voulant échanger avec nous en toute impunité des dollars pendant qu’une 4L diffusait à tue-tête la propagande communiste au reste des autochtones.
Travailler moins ? Que j’aimerais… mais n’est-ce pas un beau rêve collectif qui a survécu par accident à notre enfance paresseuse ? Je n’y crois pas.
Tu connais ma nature anxieuse. Une société qui travaille moins aujourd’hui - et c’est le cas d’une bonne partie des pays européens (France, Italie, Espagne, Grèce)- alors que le reste du monde est en plein « boom », est une société mal organisée qui n’a pas su prendre sa part dans cette nouvelle course mondiale au bonheur matériel pour tous.
Quand je repense à ces populations d’Afrique des pays visités au cours de mes voyages passés (Cameroun, Maroc et Sénégal), je ne crois pas non plus qu’il faille travailler moins pour que nous soyons tous mieux lotis. Rien ne vient de rien.
J’espère ne pas te heurter par mes propos. Maintenant, il y a visiblement une seconde façon de comprendre ta lettre : c’est de me dire d’arrêter de travailler là où je suis parce que j’aurais atteint le seuil du bonheur matériel et qu’il est temps de laisser ma place au soleil aux autres…
Était-ce aussi le message subliminal contenu dans tes propos? Je t’embrasse et je te souhaite de garder la santé et la vie le plus longtemps possible. Ne serait-ce que pour continuer à échanger sur ces choses que nous ne pouvons et ne voulons pas changer !
Ton fils.
Note de l'auteur : treize ans plus tard, en 2026, la population mondiale compte environ 8,3 milliards d’individus, je suis retraité et mon père est mort.
Un bidonville dans la banlieue de Dakar - 2000