L’intelligence artificielle (en abrégé : IA) fait de plus en plus souvent parler d’elle. Les incidents à l’origine desquelles elle est présumablement se multiplient et la presse, électronique ou écrite, s’en fait l’écho.
Avons-nous pensé que ces articles en ligne sont stockés dans les centres de données auxquels l’IA a accès ?
Un des incidents les plus récents concerne la résolution éventuelle des équations de Navier-Stokes (voir la page consacrée à l’aspect mathématique de ce sujet).
Ce n’est pas la première fois en 2026 que l’IA attire l’attention sur elle à cause de sa capacité à résoudre des problèmes mathématiques. Les discussions autour des problèmes laissés par Erdös (mort en 1996 lors d’une conférence à Varsovie) illustrent cette affirmation.
Ce mathématicien prolifique (carburant aux amphétamines, laissant gérer ses affaires par ses amis et traitant dieu de plus grand fachiste de l’univers) a livré un millier de problèmes irrésolus.
En 2023, un brillant mathématicien anglais nommé Thomas Bloom, féru d’arithmétique combinatoire, s’agace du désordre entourant les problèmes d’Erdös : lesquels ont-ils encore de l’importance ? Lesquels ont été oubliés ? Il est difficile de le dire. Il décide donc d’en faire une liste et de lancer un site « erdosproblems.com » [01] consultable par tous. Si le cœur vous dit de le visiter, vous découvrirez deux volets. Celui de gauche recense les problèmes résolus et celui de droite ceux qui ne le sont pas.
Le premier mérite de ce scientifique consiste à avoir fait le ménage dans l’ensemble des énigmes posées par Erdös en éliminant ceux dont l’énoncé étaient imprécis ou obscurs.
La deuxième repose sur son questionnement : les méthodes actuelles des mathématiques parviendront-elles à traiter ces questions ouvertes ?
Le troisième réside dans son travail mathématique : entre début 2024 et août 2025, cent onze problèmes sont enfin résolus ou résolus à nouveau.
Le quatrième résulte dans le fait que le blog associé à son site a permis de mettre Dorn et Tao en relation.
Parallèlement à cette « success-story », deux amis nommés Kevin Barreto et Liam Price commencent à travailler en 2025 sur le problème 333 d’Erdös avec GPT-5.2. Barreto publie le jour de Noel sur le site de Bloom que l’IA a résolu ce problème sans intervention humaine, autre que la programmation. Las, quelques heures plus tard, un internaute signale que la résolution existe et qu’elle a déjà été publiée en 1977 par Erdös lui-même [02] ! Baretto reconnait que son erreur a été de ne pas assez consulter les bases bibliographiques. Une erreur de débutant en quelque sorte ; voir les conseils concernant les futurs chercheurs.
Cependant, les deux amis persévèrent, l’un utilisant GPT-5.2 pro et l’autre Aristotle développé par la start-up Harmonic. La seconde vérifie la logique de la preuve fournie par la première. La solution proposée par l’IA pour le problème 728 est mise en ligne le 4 janvier 2026.
De nombreux problèmes ont été résolus depuis le début de l’année grâce à un subtil mélange réalisé entre le travail des mathématiciens et celui des circuits logiques. La part de l’IA augmente au fur et à mesure que les cerveaux humains réussissent la formalisation de procédures logiques et cohérentes de résolution ; c’est dans cette démarche-là que la responsabilité humaine s’applique pleinement et que le savoir-faire des cerveaux biologique reste stratégiquement crucial.
Nota bene : vous pourrez découvrir encore plus de détails sur la résolution des ces problèmes d’Erdös en lisant l’article [03].
Et justement, c’est aussi là que toutes celles et tous ceux qui ont un cerveau qui pense doivent faire œuvre de responsabilité civique en interrogeant et discutant les processus de mise en œuvre de l’activité de l’intelligence artificielle.
Les thématiques concernant cette réflexion globale sont nombreuses. Pour commencer, bien que personne ne songe à cet aspect des choses, j’ai envie d’évoquer « Numéro cinq est vivant (Short-Circuit) », film culte américain de science-fiction sorti en 1986 (Il y a quarante ans !).
Un robot militaire devient autonome et pensant après que la foudre a créé une différence de potentiel se propageant jusqu’à ses circuits.
En effet, je crois (et donc je n’en suis pas certain) que peu de programmateurs vont jusqu’à analyser les circuits électroniques par lesquels les ordres que contiennent leurs logiciels se propagent et aboutissent à leur concrétisation.
Or il me semble que ces supports matériels de la pensée logique humaine jouent un rôle prépondérant. Que se passe-t-il vraiment à l’échelle quasi-atomique ?
Nos ingénieurs peuvent-ils reproduire, donc contrôler, le comportement des électrons ou des photons transportant indirectement les lignes de codage ? Ces particules circulent à la vitesse de la lumière au sein d’unités mécaniques minuscules. « Qui garantit qu’elles ne suivent pas des parcours insolites (par exemple par un effet tunnel) modifiant la teneur de la commande initialement véhiculée ? »
Qui songe à la probité morale de nos programmateurs et de manière élargie à tous les individus travaillant sur l'IA ? Sur quel code de déontologie s’appuient-ils pour fabriquer les logiciels chargés de recenser, d’analyser, de synthétiser et de donner des recommandations à l’individu humain, par exemple en matière de médecine, de conduite comportementale, etc. ?
Il me semble que tout programmateur devrait prêter serment. A l’instar du serment d’Hippocrate auquel les médecins et les dentistes français doivent souscrire, ce serment les obligerait à respecter un code moral s'appliquant aux procédures de mise au point des programmes et garantissant la non-nuisance des conséquences de la mise en action effective de ceux-ci.
J’ai bien conscience du fait qu’il s’agit là d’un vœu pieux. Combien même les juristes, les moralistes et les psychologues se seraient-ils mis d’accord sur la teneur et le contenu de ce serment, qui en garantirait le respect effectif ?
Quand je constate quel usage font les croyants des dix commandements de la Bible chrétienne, je n’ai aucune illusion sur le sort réservé au serment qui lierait les informaticiens et leurs équipes dirigeantes à un code de bonne conduite. Une parole donnée pour avoir un job, une promesse illusoire qui s’évanouirait bien vite devant les contingences matérielles de la rentabilité économique, voila ce qui adviendrait probablement.
Une fois de plus dans l’histoire humaine, il convient de rappeler que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » mais que rien, ni personne, n’a jamais clairement défini ce qui devait être mis derrière le mot « conscience ». La morale, tout le monde le sait désormais est souvent individuelle et fort élastique. Elle se laisse manipuler et déformer au grès des intérêts momentanés.
Les humains ne se dotent pas seulement de codes moraux qu’ils tendent à ne pas respecter à la lettre. Ils ont des habitudes, des us et coutumes, des rites, des règles comportementales et des schémas régissant les comportements sociétaux.
Parmi ceux-ci, certains concernent le fonctionnement économique des sociétés. Il existe par exemple un principe simple qui semble être relativement bien appliqué : toute rémunération ne peut provenir que de la réalisation d’un travail. C’est la raison pour laquelle chacun produit quelque chose en lien avec ses compétences.
Les juristes patentés fournissent des textes de lois, des règlements et des normes que les chambres parlementaires adoptent ou non ; mais en attendant, ils écrivent. Les informaticiens, notamment ceux chargés de développer l’IA, produisent des programmes qui fonctionnent ou non, mais qu’ils continuent à améliorer et à multiplier sans relâche.
Bilan, les sociétés démocratiques modernes croulent sous des montagnes de textes pas toujours compatibles entre eux, parfois inapplicables, et deviennent peu ou prou kafkaïennes, même sans le vouloir.
Du côté de l’informatique, les logiciels s’accumulent et rien ne garantit d’avance qu’ils fonctionnent toujours harmonieusement les uns avec les autres.
Bref, là où je veux en venir, cette obligation implicite liant production et salaire entraine irrémédiablement les sociétés humaines bâties sur ce principe - apparemment logique et moral- vers une accumulation anarchique de produits. Ce qui devait initialement améliorer sa condition finit par l’étouffer.
Il semble donc nécessaire, dans un domaine comme dans l’autre, de mettre de l’ordre et de la cohérence. L’ironie de la situation est telle qu’il faudrait aujourd’hui que les juristes fassent appel aux services de l’IA pour classer leurs textes et que les informaticiens demandent les lumières des juristes pour injecter des principes de justice dans leur manière de concevoir les programmes !
© Thierry PERIAT : L’intelligence artificielle, l’avis d’un citoyen ; article mis en ligne le 17 septembre 2026
[01] T.F. Bloom, Erdös Problems, https://www.erdosproblems.com, accessed 2026-09-14.
[02] P. Erdös, D.J. Newman: for sets of integers; Journal of Number Theory, November 1977, pp. 420-425, Volume 9, Issue 4, published by Elsevier.
[03] K. Kakaes: Why the Legendary Erdös Problems are Falling to AI; Quanta Magazine, August 3, 2026, [online; seen on the 13th of September 2026].